10 septembre 2026

Guerre tarifaire - Le président voisin a-t-il un plan ?



« La scène se passe à la Maison-Blanche, le 1er février 2025. Donald Trump vient de signer trois décrets imposant des droits de douane de 25 % visant le Canada et le Mexique.


La raison ? « La menace extraordinaire posée par les immigrés clandestins et la drogue, notamment le fentanyl mortel », explique le décret.


Le candidat Trump a passé la campagne électorale à parler des « tarifs » (droits de douane), le « plus beau mot de la langue anglaise ». On pouvait donc s’y attendre.


Mais ce premier décret arrive tellement vite, et frappe tellement fort, qu’il prend même ses plus proches conseillers par surprise. Aucun expert n’a véritablement été consulté. Les raisons données par le président n’ont pas de sens : ni les migrants ni la drogue ne passent en grande quantité depuis le Canada.


Quant au Mexique, « il a fait tout ce que vous lui avez demandé », plaide Stephen Miller, un des plus proches et des plus fanatiques conseillers du président. Miller est favorable en principe aux droits de douane, mais encore faut-il les concevoir logiquement selon une stratégie mondiale…


Le président ne veut rien entendre. « Au fait, dit-il soudainement, où en est-on avec la Chine ? Mettez-les à 10 %. »


C’est ainsi que les trois principaux partenaires commerciaux des États-Unis ont été frappés en premier.


On savait depuis le début qu’il y avait beaucoup d’improvisation et d’émotivité dans les actions du 47e président des États-Unis. Mais le récit détaillé des coulisses de ses décisions les plus graves raconté par les journalistes Maggie Haberman et Jonathan Swan dans le best-seller de l’été1 est ahurissant.

1. Regime Change : Inside the Imperial Presidency of Donald Trump, Simon & Schuster


Il faut cesser de tenter de deviner une profonde « stratégie », une théorie économique ou politique derrière les décisions de Donald Trump. Il ne prend l’avis que d’une poignée d’individus autour de lui, et encore : il se fie essentiellement à son instinct.


Il faut avouer que cet instinct l’a servi sur le plan personnel de manière spectaculaire, lui permettant de déjouer tous les pronostics de survie politique depuis 10 ans.


Mais quand vient le temps d’infliger des droits de douane, ce président décide sur un coup de tête, au mépris des données et de toute logique économique.


Ce qui compte, c’est le sentiment de victoire, ou plutôt de triomphe, et la défaite de l’autre.


***


Les péripéties entourant ce qu’il a appelé le « jour de la libération », le 2 avril 2025, touchent au burlesque.


C’est ce jour où le président a sorti son fameux carton détaillant quels seraient les droits de douane pour chaque pays du monde, y compris des îles peuplées uniquement de manchots.


Une semaine plus tôt, relatent Haberman et Swan, Trump réunit son équipe économique pour élaborer sa politique tarifaire. Le président veut avoir les « chiffres » concernant les droits de douane imposés par l’Inde et la Chine aux États-Unis. Howard Lutnick, secrétaire au Commerce, lui fournit les données.


Trump est furieux. Les « tarifs » imposés par ces deux pays sont beaucoup plus bas que ce à quoi il s’attendait.

« Ces chiffres sont de la bullshit ! dit le président, de la fucking bullshit.

— Non, monsieur le président, ce sont les vrais chiffres, ils viennent de l’USTR [Bureau du représentant au Commerce des États-Unis]. »


Lutnick tente d’obtenir le soutien des adultes autour de la table, pour calmer le président. Il s’agit de faits de base. Personne ne l’appuie. Tous se taisent. Ils ont peur de la réaction de Trump. Car ceci est une des caractéristiques majeures de cette présidence « impériale » : personne ne doit agacer le président avec des vérités déplaisantes, personne ne doit le contredire, et tous doivent le défendre furieusement en public.


Les chiffres indiens et chinois, donc, ne font pas l’affaire de Trump. Il a lui-même imaginé un calcul pour fixer les nouveaux droits de douane, et il est contrarié.


Le plan est tellement arbitraire, les chiffres tellement aléatoires, que son cabinet tente de le dissuader. Lutnick ne s’entend pas du tout avec le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, sauf sur un truc : il faut arrêter ce projet qui va faire dérailler l’économie mondiale.


L’absence d’exceptions, y compris pour des partenaires comme le Canada et le Mexique, semble particulièrement dangereuse aux yeux de Lutnick. Trump n’en a cure. Pas d’exceptions. « Tu étais un tueur à Wall Street à 35 ans, maintenant tu es une mauviette, Howard ! »


Bessent, lui, croyait que cette histoire de droits de douane était essentiellement une technique de négociation. « L’arme des droits de douane sera toujours chargée, mais rarement utilisée », avait-il déclaré à l’automne 2024.


C’était beaucoup plus que ça. Personne, en fait, n’était capable de dire si le but de ces droits de douane était d’obtenir des revenus pour le Trésor américain, d’éliminer le déficit commercial avec les autres pays, ou de négocier de nouvelles ententes.


On parle pourtant ici de ses deux ministres clés en matière économique, Lutnick et Bessent. Ils étaient incapables de comprendre où s’en allait le président.


Mais bien sûr, en public, à la télé, on les voyait défendre agressivement chaque détail du plan qu’ils méprisaient.


Alors, aujourd’hui, quand ces mêmes individus viennent justifier tout ce que Trump fait et dit au sujet du Canada, il faut retrancher une grande portion purement théâtrale.


Trump, lui, croit vraiment aux droits de douane comme outil de réindustrialisation et de développement économique, peu importe ce que dit la théorie économique. Peu lui importe aussi que la Cour suprême les ait déclarés illégaux ; pour cette nouvelle salve contre le Canada, il ressort une loi des années 1930, jamais utilisée, mais passée à l’histoire comme l’exemple à ne pas suivre en matière de commerce international. Le temps que les juges invalident son action, un autre président aura été élu.


***


Depuis un an et demi, on a vu Trump avancer, reculer, faire un pas de côté, différer, menacer, revenir. Impossible, donc, de savoir vraiment jusqu’où ira sa détermination dans ce conflit commercial avec le Canada, le plus ouvert et le plus acrimonieux qu’on ait vécu.


Mais de l’ouvrage méticuleux de Haberman et Swan, il ressort que ce président est un improvisateur impulsif qui n’a aucun plan à long terme, se fie à son instinct plus qu’à toute opinion bien informée, et s’entoure d’une cour de lèche-bottes.


C’est vrai pour le commerce comme pour la guerre.


Quand il parlait du Groenland, on s’est lancé dans des analyses géopolitiques et géologiques. C’est pour le passage du Nord-Ouest ! Ou les minéraux stratégiques ! Alors que les États-Unis ont déjà le droit légal d’y établir des bases militaires et qu’on n’a pas besoin de « posséder » un pays pour y exploiter des mines.


Pour le Canada, certains se demandent s’il veut mettre à genoux son économie pour qu’elle soit avalée par les entreprises américaines. Ou s’emparer de ses ressources naturelles. De son eau. De ses terres.


Pas vraiment – enfin, sûrement quelqu’un, quelque part aux États-Unis, y pense. Trump ne respecte visiblement pas la souveraineté canadienne.


Mais il ne faut pas chercher de grandes visées stratégiques. Ce qu’il veut, c’est crier victoire.»


Chronique intitulée

Quel est le vrai plan de Donald Trump ?

Yves Boisvert

La Presse

Le 10 septembre 2026

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