27 août 2026

Idées - Vivre dans un monde qui s'effondre

« Il y a longtemps que je n’ai pas écrit ici. Plus le temps passe, plus les choses tues s’accumulent en une sorte de blob que je ne sais plus par quel bout prendre alors que de nouvelles bûches alimentent chaque jour le grand feu de l’effondrement. À témoin, la photo saisissante du couple qui, confortablement assis sous son parasol, regarde le monde brûler sur une plage en Gironde.


Lire Ce qu’on trouve dans la cendre. Méditations sur le sens et le courage dans un monde en effondrement (Atelier 10), de Nicolas Langelier, a mis des mots sur mon mal (est-ce bien un mal ou, plutôt, une condition ?). Étrange de se sentir moins seule en lisant un livre dont la première phrase est « Ce livre débute par la fin, celle de notre civilisation » et qui nous rappelle que « la présente année est sans doute la plus plaisante de toutes celles qu’il nous reste » ? Il faut dire que j’ai si souvent levé les yeux au ciel par le passé que j’ai parfois craint de rester prise ainsi.


À l’automne 2025, au Salon du livre de l’Estrie pour parler de mon livre Raccommodements raisonnables, je m’étais entretenue avec l’essayiste Étienne Beaulieu. J’espérais encore un soubresaut, quelque chose comme un grand éveil collectif, pour éviter ce qui aujourd’hui me paraît inévitable.


Je venais de lire L’heure des prédateurs, de Giuliano da Empoli, et Autocracy, Inc., d’Anne Applebaum. Mes constats n’étaient pas jojo : on est rendu au bout du bout de la queue de la comète du rêve américain ; le capitalisme de la finitude se ressent davantage chaque jour ; le pacte social est brisé ; le coût de la vie nous oblige à travailler toujours plus, nous éloignant des autres et de ce qui nous permet de respirer tout en nous enfonçant le mythe de la méritocratie dans la gorge.


Reprenez votre souffle, je n’ai pas fini : le ruissellement ne ruisselle pas pantoute ; les algorithmes programmés par les puissants vont anéantir les démocraties et ceux qui défendent les oligarques ne cesseront de le faire que le jour où ils s’ébouillanteront dans leur piscine de banlieue pour éviter de la voir saisie parce que la bulle de l’IA s’est effondrée, non sans avoir accéléré la détérioration de la planète avec ses mégacentres de données qui pillent nos idées, notre eau et notre air.


Ouf, hein ? Si j’étais actrice, je pourrais faire revivre le personnage de Debbie Downer à Saturday Night Live.


Lucidité

Ne vous inquiétez pas, je vais somme toute bien. Ce n’est pas du pessimisme, mais bien de la lucidité. « Tout commence par le courage de regarder », écrit Langelier. « Voir la réalité telle qu’elle est provoque une immense douleur, une déchirure, une perte de sens. Il faut traverser cette sidération. » Se rappeler que ce monde en fin de vie, que nous avons longtemps considéré comme normal, « était en réalité une exception violente, fondée sur l’exploitation du vivant, des ressources, des corps ».


L’époque actuelle, bâtie sur la domination, l’extractivisme et les écocides, n’était qu’une parenthèse « alimentée par du pétrole vieux de 100 millions d’années » qui nous aura menés au 

« dépassement ».


Si je suis relativement correcte, c’est parce que, ces derniers temps (pour ne pas dire « ces temps derniers »), j’ai traversé plusieurs des états nommés dans la partie « deuil » du livre : « l’incrédulité, le sarcasme, la lassitude, puis cette lucidité douloureuse qui ne vous quitte plus ».


À l’aube d’une campagne électorale québécoise où le seul parti qui ose parler d’environnement annonce qu’il revoit ses objectifs à la baisse, la lucidité est de circonstance.


En discutant avec Étienne Beaulieu, j’arrivais à peu près au même constat que Langelier : la politique actuelle est « une hégémonie libérale qui se fait passer pour une démocratie représentative » et que celle-ci, comme elle se fait aujourd’hui, ne peut plus grand-chose pour nous. Il faut changer d’échelle, la faire dans nos rues, villages, collectifs et quartiers, écrit Langelier.


Certains osent déjà et se butent à la rigidité institutionnelle, comme ce fut le cas du boulanger du petit marché de Saint-Adrien, où il se passe de si belles choses, mis à l'amende par le MAPAQ ! Mais il faut persévérer en dépit de ces décisions qui vont dans le mauvais sens du monde. « C’est peut-être cela, au fond, la politique de l’effondrement : non plus l’art de gérer l’État, mais celui de préserver la possibilité du commun alors que tout conspire à nous isoler. »


Car voir clair n’est pas abdiquer. Il nous faut à la fois « ne pas nier la violence de ce qui vient, mais refuser de croire que tout est perdu ». Il y aura toujours des humains qui voudront le bien du plus grand nombre. Il faut trouver l’énergie pour s’extirper de chez nous pour les trouver pendant que l’air est encore respirable.


Les prochaines années exigeront de « danser avec le chaos ». La planète peut très bien vivre sans nous, mais nous ne pouvons pas vivre sans les autres, que tout concourt à nous faire craindre et détester. « Il faut se rappeler qu’il y a des choses qui ne s’effondrent pas. Elles ne font pas de bruit. Elles ne paraissent pas dans les états financiers, les bulletins de nouvelles et de vote. Mais elles tiennent, elles veillent. » C’est à cela que je décide de m’accrocher. »


Article intitulé

Dans le mauvais sens du monde

Josiane Cossette

écrivaine, rédactrice et scénariste

Le Devoir

le 27 août 2026

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