26 août 2026

Le point de vue de nos voisins - Tourner le dos à son meilleur ami


« J’ai honte. »
Juste de l’autre côté de la frontière, c’est le sentiment que partagent de nombreux Américains face aux nouvelles attaques économiques de Donald Trump contre le Canada. Beaucoup espèrent que les élections de mi-mandat permettront de freiner ses ardeurs vindicatives, avant que la situation ne s’aggrave encore.

(Plattsburgh, État de New York) Dès qu’on entre dans la petite ville de Plattsburgh, le ton est donné. Au détour d’une rue, une maison arbore plusieurs drapeaux, où l’on peut lire « Publiez les dossiers Epstein » ou encore « Make Americans kind again ».


« J’ai le sentiment d’être un prisonnier dans mon propre pays », dit d’emblée l’homme qui nous accueille avec sa chienne, Lulu. Des mots lourds de sens : celui-ci a été gardien de prison pendant 37 ans. Il ne souhaite pas dévoiler son nom ni être pris en photo, par crainte de représailles.


Depuis que Trump a été élu, certains de ses amis ont complètement cessé d’utiliser les réseaux sociaux, raconte-t-il. D’autres se sont acheté des burner phones – des téléphones jetables. « Sauf si vous êtes 100 % MAGA, les gens ont peur de franchir la frontière, puis qu’on les empêche de revenir parce qu’ils ne sont pas d’accord avec les politiques de Trump. On est vraiment à leur merci. C’est terrifiant. »


De son côté, les drapeaux ont fleuri dans sa cour, comme un acte de résistance. Et les insultes n’ont pas tardé à suivre.


Des personnes nous crient dessus en passant, nous lancent des déchets depuis leur voiture. On nous a même volé un drapeau une fois.

- Un ancien gardien de prison rencontré à Plattsburgh


Voir les relations des États-Unis avec le Canada se détériorer l’afflige, lui qui se souvient d’être allé à plusieurs reprises à Montréal et d’avoir profité d’après-midi ensoleillés au parc Jarry. « Le Canada a toujours été un voisin, un ami, un allié fidèle. Ce n’est vraiment pas normal, de tourner le dos ainsi à son meilleur ami », dit-il.


« Je me battrai pour vous ! »

Depuis l’élection de Donald Trump, la polarisation s’est accentuée au sein de la population américaine et se fait sentir jusque sous les porches des maisons de la petite ville frontalière de Plattsburgh.


Un peu plus loin, une autre résidence attire l’œil, arborant fièrement non pas un, mais deux drapeaux américains. L’un d’eux est orné d’un aigle, où l’on peut lire « 250 ans de liberté ». L’homme qui nous ouvre ne souhaite pas non plus donner son nom, mais il affirme soutenir Donald Trump dans sa guerre commerciale avec le Canada, avant de mettre rapidement fin à l’entrevue.


Chaque fois que nous abordons la question de la relation avec le Canada, les réactions fusent, souvent chargées d’émotions.


« Je n’aurais jamais cru que ça arriverait de mon vivant. Les États-Unis ne sont plus ce qu’ils étaient », se désole un retraité, Jovan Bico. « Si les États-Unis envahissent le Canada, je me battrai pour vous ! », promet-il avant de nous laisser pour attraper son bus.


La guerre tarifaire semble toucher la ville et ses habitants de multiples façons. Plusieurs nous ont confié voir moins de Canadiens venir à Plattsburgh, ce qui affecte durement les commerces locaux.


Orlando Chanduvi et Janet Rojas, qui sont propriétaires du Inca’s Sandwiches Shop depuis plus de 20 ans, ont aussi remarqué que les prix des aliments avaient bondi depuis deux ans. « La viande est deux à trois fois plus chère, même chose pour la laitue », souligne Orlando Chanduvi. Il a néanmoins décidé de ne pas augmenter les prix de ses sandwichs, pour éviter de perdre des clients. « C’est vraiment difficile pour tout le monde. »


Pour Steven Bouchard, dont la famille est répartie entre le Canada et les États-Unis, les rendez-vous familiaux ont dû s’espacer en raison des hausses du coût de la vie des deux côtés de la frontière.


Cette guerre commerciale réduit la force que nous offre la proximité [entre nos deux pays]. Il faudrait aller plus loin et travailler plus fort ensemble, plutôt que de se battre les uns contre les autres.

 - Steven Bouchard


Phil, qui n’a décliné que son prénom, affirme fièrement avoir voté pour Donald Trump et le soutenir dans la plupart de ses politiques. « Je l’aime bien. Il fait des choses bien pour le pays, pour l’économie. Il défend les Américains, il essaye de nous garder en sécurité », dit-il. Mais en ce qui concerne le Canada, « il va trop loin », précise-t-il. « Je pensais qu’on était de bons alliés, qu’on s’entendait bien. C’est dommage. »


Entre honte, incertitude et optimisme

À chaque nouvelle vague de droits de douane, on ne sait jamais si ça va influencer les prix des matières première, des produits transformés, ou les deux. Cette incertitude est vraiment difficile et génère beaucoup d’inquiétude chez nos clients.

- Breanon McCormick


 Il n’y a rien de bon qui sort de tout ça », soupire son amie, Brandi Taylor, attablée avec elle.


Toutes deux soulignent qu’elles « adorent » toujours autant venir au Canada. « Je m’y sens plus chez moi qu’aux États-Unis », confie Brandi Taylor.


« À chaque fois qu’on y va, on est à deux doigts d’aller voir les gens dans la rue pour leur dire à quel point on est désolées », renchérit Breanon McCormick.


Ce sentiment de honte est partagé par Laura Birtz-Sisson, une enseignante qui avoue se sentir démunie face à la situation. « Ça affecte durement l’économie, mais au-delà de cela, c’est surtout vraiment délétère pour les relations humaines. »


Il faut qu’on répare cette relation, pour maintenant et pour l’avenir.

- Laura Birtz-Sisson


Sheila Arruda, elle, est une éternelle optimiste. Elle a planté un drapeau moitié américain, moitié canadien, devant sa maison située en périphérie de Plattsburgh, en soutien à ses nombreux amis de l’autre côté de la frontière et en hommage à ses racines québécoises. Elle espère que la grogne de la population, notamment devant la détérioration des liens avec le Canada, fera basculer la Chambre des représentants, voire le Sénat, du côté démocrate lors des élections de mi-mandat.


« Je veux que mes petits-enfants aient une belle vie et qu’ils n’aient pas à payer une dette de 40 000 milliards de dollars, comme celle que nous devons payer maintenant », lance-t-elle.


Elle ne pense pas non plus que les relations entre les Américains et les Canadiens se soient effritées durablement. « Du moins, je l’espère », nuance-t-elle après une hésitation. « Mais si c’est le cas, c’est vraiment, vraiment triste. »


Article intitulé

Tourner le dos à son meilleur ami

Chloé Bourquin et Martin Chamberland

La Presse

le 26 août 2026

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