« Ottawa a dévoilé en catimini sa plus récente évaluation scientifique sur l’état du climat au pays. Or ses conclusions sont inquiétantes : si la tendance se maintient, le Canada fera face à un réchauffement moyen de 5 °C d’ici la fin du siècle.
Comme un rapport du GIEC pour le Canada
Environnement et Changement climatique Canada a dévoilé jeudi en fin de journée le plus récent rapport scientifique qui résume l’état des connaissances sur le climat au pays. Les constats sont sans appel : le Canada s’est déjà réchauffé en moyenne de 2 °C au cours des 75 dernières années et ce réchauffement va s’accélérer en ajoutant 3 °C supplémentaires d’ici la fin du siècle si les politiques climatiques actuelles sont maintenues. « C’est un rapport important. C’est un peu comme un rapport du GIEC, mais pour le Canada seulement », souligne Alain Bourque, directeur d’Ouranos, un consortium de recherche qui a contribué au rapport fédéral. Soulignons que le gouvernement fédéral avait publié un premier rapport du genre en 2019.
Le Canada n’est pas prêt
Selon l’Institut climatique du Canada, le pays n’est pas prêt à faire face à ce qui s’en vient. « Le gouvernement fédéral ne se concentre pas sur les défis les plus importants associés aux changements climatiques », affirme Ryan Ness, directeur de l’adaptation de cette ONG canadienne. Dans le scénario qualifié de plus optimiste, le rapport indique que le Canada pourrait limiter la hausse du réchauffement à 3,5 °C d’ici 2100, mais à condition que le monde atteigne la carboneutralité d’ici 2050. Un scénario jugé de moins en moins probable par de nombreux experts. Le Canada s’éloigne lui aussi de cette promesse phare, juge M. Ness. « On a beaucoup réduit notre possibilité d’atteindre la carboneutralité en 2050 », précise-t-il.
Ottawa a abandonné plusieurs politiques climatiques
Le gouvernement libéral de Mark Carney a abandonné plusieurs politiques climatiques déployées au fil des ans par les instances fédérales. Ottawa a notamment écarté la tarification carbone pour les consommateurs, renoncé au projet de plafonner les émissions polluantes du secteur des industries fossiles et suspendu les cibles pour la vente de véhicules électriques. Le fédéral a également admis qu’il n’atteindrait pas ses cibles de réduction des gaz à effet de serre (GES) pour l’année 2030. Au printemps, le premier ministre canadien a aussi conclu une entente avec l’Alberta pour la construction d’un oléoduc, assortie d’une promesse d’instaurer une usine de captage du carbone à grande échelle, une technologie contestée par bien des experts.
Un rapport en catimini
Environnement et Changement climatique Canada a dévoilé le rapport à 16 h 29 jeudi dans un communiqué qui ne présente aucune des principales conclusions du document scientifique qui fait environ 1500 pages. Le communiqué s’empresse cependant de mettre en lumière des annonces récentes du gouvernement Carney pour le développement de l’hydroélectricité, tout en occultant d’autres décisions favorables à l’industrie des énergies fossiles. « Ce rapport-là est aussi bon que celui de 2019, les scientifiques ont fait leur travail. Là où c’est moins bon que la dernière fois, c’est qu’il y a eu beaucoup moins d’efforts dans la communication, dans les [breffages] techniques [pour les journalistes]. Ça, c’est beaucoup plus faible que le dernier rapport », soutient Alain Bourque. « Nous avons été surpris à l’Institut de voir que le gouvernement n’a pas suivi le même processus que lors du dernier rapport, ajoute Ryan Ness. On ne sait pas pourquoi ils ont fait ça, bien qu’on s’en doute, on peut deviner pourquoi… » À noter que la ministre fédérale de l’Environnement, Julie Dabrusin, n’était pas disponible vendredi pour commenter le rapport. Son cabinet n’a pas non plus répondu à des questions de La Presse sur le moment choisi pour dévoiler ce rapport scientifique.
Le Canada « dans un autre monde »
Alain Bourque et Ryan Ness sont formels : ce document est important et ses conclusions doivent être communiquées à un large auditoire. Tant le grand public que les décideurs vont y trouver une foule d’informations pertinentes qui vont les aider à se préparer à ce qui s’en vient. « On est un peu rendus dans un autre monde », souligne Alain Bourque. Dans un monde où le Canada s’est déjà réchauffé en moyenne de 2 °C, les impacts sont très importants, mais ils sont encore gérables, indique l’expert. « Mais plus on ajoutera de dixièmes de degré au réchauffement du climat, plus les impacts seront irréversibles et de plus en plus graves », ajoute-t-il
De nombreux changements irréversibles
Plusieurs des changements provoqués par le réchauffement planétaire sont maintenant irréversibles, souligne le rapport.
« Le changement du niveau de la mer, la fonte des glaciers et le dégel du pergélisol se poursuivront même après la stabilisation des températures de surface », écrivent les scientifiques. On précise entre autres que « le niveau moyen mondial de la mer continuera d’augmenter pendant des milliers d’années, à mesure que la chaleur excessive provenant des émissions passées continuera de se propager lentement dans les profondeurs océaniques et que les glaciers et les nappes glaciaires continueront de fondre, ce qui contribuera à la fonte des océans. » Or, selon l’Institut climatique du Canada, les coûts pour l’économie canadienne des changements climatiques s’élèveront à des centaines de milliards de dollars par an d’ici la fin du siècle. »
Article intitulé
Ottawa publie en sourdine un rapport majeur
Éric-Pierre Champagne
Avec la collaboration de Mylène Crête
La Presse
le 4 août, 16 h 51

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