(New York) « Je vais construire un mur. » En janvier 2015, Donald Trump a mis à l’essai cette promesse lors d’un discours en Iowa. La réaction enthousiaste de la foule l’a convaincu qu’il tenait un bon filon. « Personne ne construit comme Trump », devait-il ajouter.
Une fois élu à la présidence, Donald Trump n’a réalisé sa promesse qu’en partie. Mais le thème qui la sous-tendait – l’immigration irrégulière – allait contribuer à ses victoires électorales en 2016 et 2024. Il avait alors le doigt sur le pouls d’une partie importante de l’électorat, n’en déplaise à ses critiques.
Il en allait de même pour le thème du libre-échange, sur lequel il rejoignait, en 2016, non seulement son stratège populiste Steve Bannon, mais également le sénateur socialiste démocrate Bernie Sanders.
Or, dix ans plus tard, Donald Trump semble être complètement déconnecté de la majorité des électeurs américains sur un thème qui prend de l’ampleur et qui réunit de nouveau Bannon et Sanders : l’intelligence artificielle (IA).
Mardi, les deux hommes ont pris la parole à tour de rôle lors d’un évènement tenu à Washington, où ils ont fustigé les « oligarques » de la techno et réclamé des règles plus strictes sur l’IA avant que cette technologie n’échappe au contrôle humain.
« Quand on fonce vers une falaise, on freine », a déclaré le sénateur du Vermont. « Nous sommes à un moment dangereux et sans précédent de l’histoire mondiale. Et il est impératif que nous nous levions tous. »
Un « canular »
Le contraste est frappant. Six jours plus tôt, lors d’un discours-fleuve de deux heures à la convention républicaine de Dallas, Donald Trump n’avait pas mentionné l’IA une seule fois.
Et après que les patrons d’Anthropic, d’OpenAI et de xAI ont eux-mêmes reconnu la nécessité de ralentir l’IA avant qu’il ne soit trop tard, le président a utilisé son mot préféré pour écarter ou minimiser tout problème, que ce soit le réchauffement climatique, l’enquête Muller ou les dossiers Epstein : « canular ».
Les Américains ne sont pas du même avis. Pas moins de 63 % d’entre eux estiment qu’il existe au moins un risque « modéré » que l’IA avancée puisse détruire l’humanité, selon un sondage réalisé pour le site Politico et publié mercredi. Cette majorité est composée de 70 % des électeurs qui ont voté pour Kamala Harris en 2024 et de 60 % de ceux qui ont voté pour Donald Trump.
Près de la moitié des électeurs (48 %) sont par ailleurs favorables à une pause dans le développement des modèles d’IA plus avancés contre 31 % qui sont favorables à la poursuite du développement.
La publication de ce sondage est intervenue deux jours après que Donald Trump a affirmé sur Truth Social que « [le] seul contrôle ou “garde-fou” dont l’IA a besoin, c’est un PRÉSIDENT FORT ET INTELLIGENT (QI élevé !) ».
Et d’ajouter : « Il y a un complot MALSAIN en cours contre l’IA et les centres de données, et la seule à s’en réjouir, c’est la Chine. QUI GAGNE L’IA GAGNE ! Nous menons face à la Chine, et à tous les autres, et nous allons continuer ainsi. »
Contre les centres de données
Les centres de données constituent un autre sujet lié à la haute technologie sur lequel Donald Trump n’est pas en phase avec la population américaine. Fait rarissime : ses sorties en faveur de la construction des centres de données et du développement de l’IA lui ont valu d’être critiqué sur son propre site.
« J’ai voté pour vous trois fois, mais je suis très déçue que vous ressentiez le besoin de nous faire avaler de force l’IA et les centres de données », a écrit une abonnée du compte de Donald Trump.
Les sondages sont pourtant clairs depuis des semaines quant à l’impopularité des centres de données. Selon une enquête Gallup publiée en mai dernier, 70 % des Américains sont opposés à la construction de ces centres dans leur région en raison notamment de leur très forte consommation d’électricité. Ce genre de résultats explique pourquoi certains élus républicains, dont le gouverneur du Texas Greg Abbott, ont changé de position sur le sujet.
Un président compromis ?
Pourquoi alors Donald Trump ne les imite-t-il pas ? Une réponse généreuse veut que le président associe l’IA et les centres de données à des aspects positifs de l’économie, à savoir la hausse de la Bourse et la création d’emplois dans le secteur de la construction. Le président s’opposerait donc à tout ce qui peut faire éclater ce que certains appellent la bulle de l’IA.
Une réponse moins généreuse tient au fait que Donald Trump et ses fils aînés ont fait le plein d’actions dans plusieurs géants de la technologie, y compris l’entreprise de semi-conducteurs Nvidia, et investi dans de nombreuses entreprises liées aux centres de données.
Le sénateur démocrate de Géorgie, Jon Ossoff, a fait allusion à ces intérêts financiers lundi dernier en critiquant la façon dont Donald Trump gère les dossiers de l’IA et des centres de données.
« Donald Trump, en somme, dit : “Nous allons nous croiser les bras et espérer que tout aille pour le mieux.” Et rappelons qu’il est en situation de conflit d’intérêts », a déclaré le sénateur Ossoff sur MS NOW. « J’ai mentionné cette société de capital-risque dont Don Jr. est l’associé – 1789 Capital. Ils ont massivement investi dans des laboratoires d’IA. Ils ont massivement investi dans des centres de données. Donc la première famille a un intérêt financier dans cette industrie. Et, par conséquent, le président est compromis. »
Comme elle le fait toujours en pareilles circonstances, la Maison-Blanche a nié tout conflit d’intérêts.
Article intitulé
Trump, l’IA et l’opinion: la déconnexion
Richard Hétu, collaboration spéciale
La Presse
Le 18 septembre 2026
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