« En classant de vieux papiers l’autre jour, je suis tombé sur un CV que j’avais rédigé quand j’avais 19 ans.
J’avais complètement oublié ce document, et donc j’ai pu le relire avec un regard neuf.
Voyage en solitaire, réalisations sportives, expérience de travail : mon CV décrit la vie d’un jeune adulte déterminé, travaillant, sûr de lui. Or, je me souviens qu’à l’époque, j’avais l’impression de chercher mon chemin, de ne rien accomplir, que tout prenait du temps…
Avec le recul, je réalise que ce décalage n’est pas anecdotique. C’est vrai pour ma petite existence. Mais c’est aussi vrai pour notre société.
Imaginez si le Québec faisait son CV.
Qu’est-ce qu’on y verrait ?
On a des réussites assez incroyables. Pas moins de 71 % des 25 à 64 ans détiennent un diplôme d’études postsecondaires. C’est la proportion la plus élevée au Canada.
On jouit du niveau de vie le plus élevé de l’histoire de la province. Même ajustés pour l’inflation, nos revenus en 2026 atteignent des records. Le taux de chômage est historiquement bas.
La quasi-totalité de la population a accès à l’électricité, à l’eau chaude, à un frigo, à une machine à laver, à un véhicule motorisé, à un ordinateur, à des soins de santé de pointe – toutes des inventions magiques longtemps réservées aux riches.
Je peux le constater dans ma propre famille, issue de la classe moyenne. Mon grand-père a voyagé en Europe pour la première fois à l’âge de 68 ans. Mon père, à 26 ans. Moi, à 17 ans. Mon fils, à 10 ans. Au rythme où ça va, mes petits-enfants vont naître dans l’avion !
Côté social, la violence a fortement diminué. Il y a eu 31 meurtres à Montréal en 2025. Il y en a eu 48 en 1990. Une chute de 35 %, alors que la population a beaucoup augmenté.
Côté santé, notre espérance de vie atteint des records. La mortalité liée au cancer a diminué de 20 % depuis 20 ans. Le taux de suicide a aussi chuté durant cette période.
Ça, c’est notre CV. Plutôt pas mal.
Le problème ? Le problème, c’est que notre CV est enfoui au fond du tiroir. On ne le remarque plus.
Ce qu’on remarque ? Les nids-de-poule, les maisons trop chères, une avenue temporairement inaccessible aux véhicules motorisés…
Ce qu’on a ne fascine plus.
En fait, on est tellement prospères aujourd’hui qu’on cherche à régler les problèmes d’hier.
Prenez la mode des véhicules à quatre roues motrices. Il y a plusieurs décennies, ils auraient été bien pratiques : aucune rue n’était asphaltée, la neige n’était pas ramassée et les familles étaient nombreuses.
Aujourd’hui, les rues sont asphaltées et déneigées professionnellement. Les familles sont minuscules. Mais les VUS et les camionnettes de deux tonnes sont vus comme non négociables en ville et en banlieue.
Nos vies de citoyens nantis, et la banalité avec laquelle nous les traitons, ne cesseront jamais de me fasciner. Il y a 30 ans, pratiquement personne n’avait la télé payante, de cuisine rénovée, ou n’allait dans le Sud l’hiver. Le summum du confort et de la réussite ? C’était d’avoir une télé lourde comme un coffre-fort, un lit d’eau et un téléphone avec une antenne.
Je ne dis pas que c’est mal d’avoir tout ce qu’on a aujourd’hui : c’est ça, le progrès. Mais je remarque que ça ne nous a pas rendus plus heureux. Les mesures de satisfaction de la vie stagnent depuis les années 1970 et 1980 au Canada.
Comment l’expliquer ?
L’auteur Morgan Housel a écrit dans La psychologie de l’argent : « Vous pensez peut-être que vous voulez une voiture chère, une montre de luxe… Mais vous ne les voulez pas. Ce que vous voulez, c’est le respect et l’admiration. »
Le respect et l’admiration ont une durée de vie limitée. Ils doivent être renouvelés. Alors on continue.
Que faire pour être heureux ? Je ne peux pas le dire pour vous. Mais pour moi, être heureux veut dire refuser d’évaluer ma vie à travers le prisme de ce que fait mon voisin. De faire de l’activité physique même quand je suis fatigué. D’accomplir des projets que je trouve difficiles. De rire même quand je suis dans la chnoute.
La boucle des désirs ne sera jamais assouvie. La seule chose qu’on peut faire, c’est la rétrécir jusqu’au point où on ne la remarque plus. »
Chronique intitulée
L’argent et le bonheur -Le syndrome du lit d’eau
Nicolas Bérubé
La Presse
le 13 septembre 2026
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