Vivre sans téléphone intelligent, c’est possible. Je le sais parce que vous avez été nombreux à m’écrire votre décision dissidente de vivre en marge du monde (virtuel) : « Je n’ai pas de téléphone intelligent. »
Mathieu Surprenant : « J’ai eu un téléphone cellulaire, de style flip flop, sans internet. Je disais à tout le monde que je ne voulais pas recevoir de textos, un téléphone, c’est fait pour appeler. La plupart du temps, il restait à la maison : je ne voulais pas être dérangé par du monde avec qui je n’étais pas… »
Luc Martin : « Je n’ai pas de cellulaire et je n’en veux pas. Je joue au badminton et certains joueurs ont une montre connectée. En plein milieu du match, ils reçoivent un appel et parlent à leur montre. C’est fou. Ils sont incapables de se déconnecter. »
Pascale Boulay : « Voici le compromis, efficace pour moi : oui à l’internet, sur ma tablette. Non au cellulaire. Ça implique que je n’utilise pas le mobile à longueur de journée. Même chose dans ma classe : je suis enseignante et je suis revenue au tableau vert, à la craie ; aux livres, aux crayons et au papier. »
Vincent Painchaud, lui, a eu une épiphanie en regardant sa bibliothèque pleine de livres non lus : « Et j’ai pensé à ma famille, aussi. Se peut-il que dans une journée ordinaire, je passe plus de temps à regarder mon cellulaire que ma blonde ? TikTok, que ma fille de 3 ans qui fait des pirouettes dans le salon ? »
Sarah Lalonde, « 46 ans et toujours pas de cell, je résiste », m’a écrit pour raconter son trip en solo sur la Véloroute des Draveurs, en Outaouais. Pour l’occasion, elle a pris le vieux cell de son chum, « pour la sécurité » et « pour ne pas tout prévoir à l’avance ».
Avoir un téléphone intelligent sur elle fut « merveilleux et weird », m’a confié Sarah. Elle a mal dormi la première nuit, en camping, trop chaud, puis trop froid, matelas de sol inconfortable ?
Enweye, trouve le seul B & B de la région sur le téléphone de son chum pour la deuxième nuit. Utile, ce bidule ! Elle s’est aussi mise à fouiller sur Google pour trouver un bon matelas de camping : « Un problème ? Tadam, une solution… L’outil nous permet vite de sortir de l’inconfort. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? J’sais pas trop encore… »
Comme néophyte du cell, Sarah a découvert qu’elle aimait le contact constant avec ses proches, ça atténuait le sentiment de solitude qui l’avait un peu envahie, dans des voyages solos à vélo précédents.
Une tortue sur la route ?
Photo à une amie, avec les mots : « C’est ma vitesse du jour. »
Pierre tombale artisanale dans le cimetière de Wakefield ?
Photo à une autre amie. Fatiguée à sa troisième journée, envie de « crisser le feu » à son vélo ? Texto de défoulement à sa maman…
Sarah a cette belle image : « En temps réel, j’étais reliée à ceux que j’aime. Je ne voyageais plus seule. Je voyageais avec eux, voire pour eux. »
Pas grave, pour la vie de tous les jours, elle ne se dotera pas d’un téléphone intelligent.
Martin Gendreau, lui, n’a pas de téléphone intelligent, son adresse de courriel est encore Hotmail, il n’a qu’une ligne fixe à la maison.
Bref, Martin en convient : c’est comme s’il vivait en 1996 ! Et il aime ça.
« Je navigue sur l’internet 30 minutes par jour, sur mon ordinateur. Mon char n’est pas connecté, même pas de GPS. Lorsque je vais chercher du take-out au restaurant, je retourne dans la voiture le temps qu’ils préparent la commande… »
Et comment passe-t-il le temps, sans cellulaire, seul dans son char, en attendant son lunch ?
« Je feuillette le livret de l’album qui joue dans l’auto à ce moment-là. Power Windows de Rush, présentement… »
Vous aurez deviné que Martin a un lecteur CD dans son auto. Et un lecteur DVD/Blue Ray pour regarder des films à la maison !
« Tout le monde autour de moi a la face constamment rivée sur un écran, peste-t-il. Lorsqu’un collègue s’approche de moi avec son téléphone, ma première question est toujours la même : “C’est quoi que tu veux me montrer ?” »
Puis Martin pose une bonne question : « C’tu moi qui est pas normal ? »
Mathieu Surprenant jazze aussi à propos de la normalité – ou de l’anormalité – de l’époque quand il parle de la difficulté à ne pas avoir de téléphone : la quintuple vérification devient une plaie pour les gens sans cellulaire, dit-il, et tout le monde s’attend à ce que tu en aies un : « L’employeur t’envoie un code de vérification sur ton cellulaire pour que tu puisses ouvrir ton ordinateur de travail. Je ne comprends pas pourquoi on trouve ça normal. Peut-être est-ce moi qui ne suis pas normal… Ce ne serait pas la première fois. »
Pour Luc Martin, celui qui a des partenaires de badminton qui répondent à leur téléphone-montre en plein match, c’est ceux qui ont des cellulaires qui ne sont pas normaux…
« Au parc, il y a toujours des parents qui promènent leur jeune enfant dans un carrosse. Le petit regarde son père ou sa mère qui a le nez collé sur son écran. Je me fais un plaisir de parler à l’enfant en lui demandant s’il s’amuse bien avec papa ou maman… La réaction du parent est toujours la même : “C’est vrai que je passe trop de temps sur mon téléphone…” »
L’entourage de ces gens qui n’ont pas de téléphone intelligent est toujours ébahi, curieux, les questions reviennent sans cesse, pas mal toujours les mêmes : Comment tu fais ?!
La réponse de Luc Martin englobe celle de tous les dissidents numériques : « Pendant que vous regardez la vie des autres, moi je lis et je regarde le paysage quand je conduis mon auto… En essayant de vous éviter. »
Vincent Painchaud, lui, a retrouvé une quiétude d’esprit depuis qu’il a largué son téléphone intelligent. Il s’est doté d’un « téléphone niaiseux », comme il l’a qualifié dans un petit texte qu’il a publié dans la Revue Notre-Dame, il y a un an.
Je le cite : « Combien de fois ai-je sorti mon cellulaire comme un cowboy dégainant son pistolet pour le faire tournoyer, par ennui plutôt que pour m’en servir ? Verdict : même privé de certains outils, je suis plus productif que jamais. Le temps ainsi reconquis a pu être redonné non seulement à mes passions, mais aussi consacré à mes proches et à ma vie intérieure. Je me suis reconnecté à l’essentiel. »
Le mot de la fin revient à Martin Gendreau, celui qui vit comme en 1996, avec Hotmail, une ligne fixe à la maison et des lecteurs CD et DVD : « On peut me joindre du lundi au mercredi, entre 19 h et 22 h. Si je ne suis pas là, laisse un message sur le répondeur. »
Chronique intitulée
« Je n’ai pas de téléphone et je n’en veux pas »
Patrick Lagacé
La Presse
Le 8 novembre 2026
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