« Si le rythme de croissance de nos émissions polluantes a ralenti, le réchauffement planétaire, lui, s’est accéléré ces 10 dernières années, confirment plusieurs experts du climat dans deux études récentes. Un paradoxe qui illustre bien les nombreux défis de la lutte contre les changements climatiques.
Mais nous savions déjà que la planète se réchauffait plus rapidement…
« Plusieurs indices pointaient en effet dans cette direction. Mais de nouvelles études confirment cette tendance. Une étude parue en juin dans la revue Earth System Science Data a conclu qu’entre 2015 et 2025, la planète s’était réchauffée de 0,27 °C, soit une hausse d’au moins 35 % par rapport au rythme précédent de 0,20 °C par décennie observé depuis les années 1970. Cependant, la croissance des émissions de dioxyde de carbone (CO2) d’origine humaine serait en train de ralentir, signalent les quelque 70 scientifiques signataires de cette étude.
Si la croissance des émissions polluantes ralentit, c’est une très bonne nouvelle, non ?
« Tout à fait. Le hic, c’est que les émissions continuent d’augmenter, même si cela se fait moins rapidement. Conséquence : la concentration de CO2 dans l’atmosphère poursuit tout de même sa hausse, ce qui aggrave l’effet de serre qui affecte notre planète.
J’aimerais comprendre : le rythme de nos émissions de CO2 ralentit, mais le réchauffement, lui, s’accélère ?
« Ça peut sembler contradictoire, mais il faut comprendre que nos émissions ne diminuent pas ; on ajoute toujours plus de CO2 dans l’atmosphère. Le climat, lui, réagit au cumul total de CO2 dans l’atmosphère, qui ne cesse d’augmenter depuis l’ère préindustrielle.
Mais les océans ne sont-ils pas censés absorber une bonne partie de nos émissions polluantes ?
« Les océans absorbent environ 30 % des émissions annuelles de CO2 et jusqu’à 90 % de la chaleur accumulée sur Terre. Mais au fur et à mesure que les océans se réchauffent, ces immenses puits de carbone et de chaleur perdent de leur efficacité. Le CO2 qui n’est pas absorbé par les océans finit irrémédiablement dans l’atmosphère. Plusieurs études ont démontré ces dernières années que le rôle des océans dans la régulation du climat terrestre s’érode pendant que la planète se réchauffe.
La communauté scientifique se rallie-t-elle à l’idée que le réchauffement s’est accéléré ?
« Sans affirmer qu’il y a consensus, une forte majorité d’experts confirme le phénomène. « Les données des dernières années suggèrent une accélération du rythme du réchauffement climatique par rapport aux prévisions. Mais il n’y a pas encore de consensus sur ce qui cause cette accélération », souligne Frédéric Fabry, professeur de sciences océaniques à l’Université McGill.
« Une autre étude, publiée en mars dans la revue Geophysical Research Letters, soutient que le réchauffement s’est plutôt accéléré de 75 % depuis 2015, à un rythme de 0,35 °C par décennie.
« Les chercheurs Grant Foster et Stefan Rahmstorf précisent notamment que leurs résultats ne tiennent pas compte de certains facteurs, comme le phénomène météo El Niño qui « booste » généralement les effets du réchauffement mondial. « Les données ainsi ajustées, et donc moins “bruitées”, montrent qu’il y a eu une accélération [du réchauffement] avec un niveau de confiance supérieur à 98 % », écrivent-ils.
On comprend donc que les scientifiques ne s’entendent pas sur l’ampleur de cette accélération du réchauffement planétaire ?
« C’est exact. Il existe un écart dans les estimations menées par différents groupes de chercheurs, mais le vrai problème n’est pas là, estime le climatologue américain Zeke Hausfather. « Quoi qu’il en soit, le réchauffement s’accélère et nous devons nous préparer à un réchauffement futur bien plus rapide, car nos émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter et nous réduisons rapidement la pollution atmosphérique qui refroidit la planète et qui masquait jusqu’à présent une partie du réchauffement antérieur d’origine humaine. »
La pollution refroidit la planète ? Vraiment ?
« Vous avez bien lu. La réduction de nos émissions de gaz à effet de serre accélère le réchauffement, du moins temporairement. L’explication est la suivante : en brûlant du charbon ou du pétrole, nous rejetons aussi du dioxyde de soufre (SO2) dans l’atmosphère. Ce polluant joue un rôle refroidissant en bloquant les rayons du soleil. Or, la Chine a réduit ses émissions de SO2 de plus de 70 % depuis 2005, principalement pour des raisons de santé publique. De nouvelles normes dans le secteur du transport maritime mondial ont aussi permis de diminuer de 80 % les émissions de cette substance polluante depuis 2020.
« Bref, pendant plusieurs décennies, ces aérosols ont permis de masquer le réchauffement réel. Selon Zeke Hausfather, il pourrait s’agir d’un degré complet de réchauffement qui aurait été masqué involontairement.
C’est donc peine perdue… Pourquoi réduire nos émissions, alors ?
« L’effet du CO2 sur le climat est plus important que celui du SO2, dont la durée de vie dans l’atmosphère est plus courte, signalent les scientifiques. La meilleure solution, c’est de réduire nos émissions, précisent-ils. « La triste réalité est que cette année sera une des moins chaudes du reste de nos vies, et il faudra agir avec plus de vigueur pour diminuer les impacts futurs et mieux nous adapter aux changements déjà inévitables », soutient Frédéric Fabry.»
Article intitulé
Le climat s’emballe plus vite que prévu
Éric-Pierre Champagne
La Presse
Le 5 août 2026
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