« Quand l’avez-vous éprouvée pour la dernière fois ? Comment vous a-t-elle touchés ? Renversés ? Comment habite-t-elle vos propres gestes, la délicatesse ?
« Dérivé de l’italien delicatezza, lui-même prenant racine dans le latin delicatus (« qui charme les sens, voluptueux, élégant »), le mot délicatesse fait son entrée dans la langue française au XVIe siècle, désignant à la fois le tendre, le minutieux, l’élégant, mais aussi quelque chose d’une vulnérabilité, voire d’une « mollesse », associée à une trop grande fragilité contenue dans la nature de certaines personnes.
« Un peu de douceur dans un monde de brutes » nous proposait le slogan de la compagnie de chocolat Lindt, dans les années 1980, avec ces « quelques grammes de finesse », comme si la délicatesse devenait déjà, avec tous les autres matériaux qui nous font humains, l’apanage de l’entreprise, affaire surtout de marketing et de stratégies de marque.
« Dans les grands récits qui structurent nos manières de nous déployer en nous et entre nous, il est, en effet, rare qu’on entende parler d’une délicatesse gratuite, offerte sans brochure, sans récupération quelconque, qu’elle soit politique, prosélyte ou économique.
« La gratuité du geste me paraît pourtant inhérente au mot lui-même, comme si, pour moi, l’apparence d’une générosité qui me laisserait voir tout de suite le « contre-don » attendu par le « don », l’intérêt évident à peine voilé derrière ce qui se déguise en offrande, retirerait d’office toute la puissance au mot. Non que je sois insensible à ce qui peut faire partie d’une offre professionnelle, d’un soin ou d’un service, mais ce n’est pas de cette délicatesse que nous manquons cruellement, il me semble.
« C’est bien plus de celle qu’on n’attend pas, et qui nous tombe dessus, au détour de ces trajectoires que nous avons souvent l’impression de suivre en solitaire, persuadés que nous ne pourrons compter que sur nous-mêmes, ce jour où les îlots de sécurité que nous aurons érigés patiemment s’effriteront sous nos yeux impuissants.
« Le véritable délicat s’exprime ainsi dans des détails, dans des sursauts d’humanité contenus dans des secondes furtives. Les choses inutiles deviennent ainsi plus proches, forcément, du champ sémantique qu’il convie. L’absence de calcul, le spontané, le vraiment donné, sans facture cachée, sans récrimination future, sans carte de fidélité ni accumulation de points deviennent alors le langage le plus poétique qui soit.
« Elle me fait pleurer d’une manière qui me surprend toujours, la délicatesse, quand je l’aperçois, quand je la reçois, quand il m’arrive d’en faire preuve aussi, comme si elle m’humanisait tout autant que celui ou celle à qui elle est donnée, par ces mains nues, qui n’attendront rien en retour.
« C’est peut-être ce qui donne à la pratique du bénévolat toutes ses vertus, faisant autant de bien à celui qui donne qu’à celui qui reçoit. Elle demeure toutefois en chute libre, cette pratique, le nombre d’heures globales y étant consacrées ayant baissé de 18 % entre 2018 et 2023 au Canada, selon le dernier sondage de Statistique Canada sur le sujet.
« Elle est aussi souvent regardée de haut, la délicatesse, par tous ceux qui pensent pouvoir s’en passer, souvent les mêmes qui peuvent se la payer, paradoxalement, dans des hôtels de luxe ou de grands restaurants, où « rien ne sera laissé au hasard ». Elle devient un dû, dans ce contexte, ce qui, il me semble, lui fait perdre tout de son sens premier.
« Si elle s’achète parfois, elle me semble concerner surtout les objets en voie de disparition, les « bonbons, parce que les fleurs c’est périssable », mais aussi toutes ces petites choses jolies qui ne coûtent pas grand-chose, mais qui racontent une forme de résistance dans un monde en déliquescence.
« Pour moi, elle est faite de papier, de jolis calepins, de cartes postales, de papiers à lettres soigneusement choisis et habillés d’une écriture manuscrite qui, chaque fois, me fait voir un peu de l’âme de celui ou celle qui rédige. Elle est faite de tous ces journaux intimes et autres blocs-notes qui pourront peut-être s’accumuler sur le bureau de la chambre, prendre une poussière qui, lorsque je la dégagerai, fera pour moi un ballet de volutes juste sous le puits de lumière, dans un après-midi qui, soudain, sera devenu habitable.
« La délicatesse, je la trouve aussi dans les transports en commun, quand je saisis des moments de suspension dans les pensées défilantes sur les visages des gens. Elle se trouve dans la rue, quand les gens se sourient, mais elle prend aussi des tournures plus senties, quand elle devient de la « petite bonté », des gestes qui aident, qui pallient ces quelques sous manquants tendus pour régler la facture d’un étranger mal pris à l’épicerie, des commentaires gratuits sur la beauté d’un chapeau ou d’un t-shirt, des sacs portés jusqu’à la voiture.
« Je la trouve souvent chez les libraires, ces personnes qui sont assurément parmi mes personnes préférées au monde, dont j’admire l’étrange et magnifique passion au plus près de l’objet-livre. Oui, oui, bien sûr, il y a des ventes d’impliquées dans nos échanges, pas toujours et rarement d’une manière qui scelle la relation. On peut parler des heures à notre libraire et ce n’est pas parce qu’on lui achète peut-être un livre à la fin qu’il y a, entre nous, un lien. Non, et c’est ce que j’aime chez mes libraires indépendants, c’est la tendance qu’ils ont à créer avec nous un monde de sens qui ressemble à de l’amitié, qui en devient parfois, qui recoupe même un peu quelque chose de mon métier, parce qu’il inclut une prise en soin du monde intérieur de l’autre.
« Qui nous connaît mieux que notre libraire parfois ? Notre coiffeuse peut-être ? Notre barman — tout dépendant de nos lieux de réconfort —, notre bibliothécaire ? Oui peut-être bien elle, qui connaît nos habitudes de retard de retour des livres, mais qui est heureuse quand même de nous dire que notre réservation est enfin arrivée.
« J’ai envie de jouer le jeu un peu différemment avec vous, vous voulez bien ? Parce que la délicatesse, si elle ne devient ni un refuge pour privilégiés ni un bunker de déni, est peut-être bien le dernier bastion d’une révolution qui ne nous épuisera pas, un peu comme ce petit ballet de poussières qui rendrait nos après-midi habitables et qui, du même coup, permettrait de garder actif en nous, l’espoir en l’humain, en sa capacité à offrir, sans intérêt, un peu de douceur, dans ce monde de brutes. »
Chronique intitulée
La délicatesse dans un monde de brutes
Nathalie Plaat
psychologue clinicienne, chroniqueuse, autrice et chargée de cours
à l’Université de Sherbrooke
Le Devoir
le 3 août 2026
Et comme complément à sa chronique, l’auteure ajoute:
Appel aux récits
Racontez-moi, cette dernière fois où vous avez surpris la délicatesse dans son déploiement ? Et si le cœur vous en dit, osez même les cartes postales, les jolis papiers et les écritures manuscrites. Je vous répondrai de la même manière. Je les récupérerai le 12 août, au bureau du Devoir, rue Berri, jour où vous pourrez en profiter pour rendre visite à votre libraire indépendant, achat ou non à la clé, peut-être juste pour le remercier de vous aimer ainsi, avec toute sa délicatesse.
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