Chaque lundi, Le Devoir vous propose de ralentir en réfléchissant avec lui à un sujet qui colore l’air du temps. Cette semaine, on revient sur les peurs découlant des politiques et des déclarations du président Trump.
« Chez moi, on parle d’à peu près tout autour de la table. Les soirées sont toujours trop courtes et nos échanges sont souvent ponctués de rires qui n’en finissent pas. Le rire, c’est le lubrifiant de la vie !
L’autre soir, on s’est copieusement bidonnés en parlant de Donald Trump. Dans la frénésie des échanges, il nous a fallu à plusieurs reprises baisser le ton pour ne pas réveiller les enfants qui dormaient au premier étage.
Tous ne dormaient pas. Le lendemain matin, Eva, ma petite-fille de 7 ans, m’a demandé tout bonnement : « Grand-papa, tu pourrais me dire pourquoi vous n’aimez pas le président des États-Unis ? » Surpris, je suis d’abord demeuré figé, puis j’ai balbutié une réponse qui n’en était pas véritablement une pour gagner du temps.
La vraie réponse allait prendre la forme d’un conte. Le soir venu, je me suis réfugié dans mon bureau et j’ai accouché du Président qui marchait à l’envers. Sans jamais le nommer, je parlais de Donald Trump afin que le message ait une plus grande portée.
J’avais envie de le partager avec les lecteurs du Devoir. J’en ai fait un résumé. Qui sait, quelqu’un pourrait un jour s’en inspirer pour se sortir d’embarras ou encore expliquer à ses enfants ou à ses petits-enfants l’étrangeté du monde dans lequel on vit.»
Le conte
« Tout le monde ne parlait que de lui. Sa voix enterrait constamment celle des autres. Certains l’admiraient, d’autres le détestaient, mais presque tous le craignaient. Il parlait fort, pointait les gens du doigt et voulait toujours gagner. Mais pour lui, gagner ne suffisait pas : il voulait aussi que les autres perdent.
— Il a toujours l’air fâché. Pourquoi tout le monde l’écoute ? demanda un soir le jeune Émile à ses parents.
— Parce qu’il est très puissant, répondit son père.
— C’est quoi, être très puissant ?
— Être très puissant, c’est pouvoir faire à peu près ce que l’on veut, quand bon nous semble.
— Est-ce qu’il lui arrive de faire de mauvaises choses ?
— Malheureusement, oui !
— Mais pourquoi l’ont-ils élu président ?
— Il a fait croire aux gens qu’il avait une baguette magique pour faire pousser de l’argent dans les arbres. Les gens l’ont cru et ils ont voté pour lui.
Dans ce pays, les citoyens habitaient des maisons rouges ou bleues. Le président détestait les habitants des maisons bleues, qui n’avaient pas voté pour lui. Il les insultait sans cesse, oubliant qu’une fois installé dans la grande Maison-Blanche, il devait être le président de tous.
Incapable de supporter la critique, il rejetait la responsabilité de ses propres problèmes sur la Terre entière. Il déclara même des guerres commerciales à plusieurs nations, tout en s’étonnant de ne pas recevoir le prix Nobel de la paix.
— C’est comme ton ami Théo au Monopoly, lui expliqua son père. Quand il se met à perdre, il change les règles en plein milieu de la partie parce qu’il est plus fort. C’est ce que le président fait avec les autres pays.
— Ses parents ne lui ont pas appris à vivre ? rétorqua Émile.
Sa mère, qui était psychologue, choisit soigneusement ses mots :
— Tu as la chance d’avoir des parents qui t’aiment pour ce que tu es. Le président, lui, a eu un père très dur. « Si tu ne profites pas des autres, ce sont les autres qui vont profiter de toi », lui répétait-il sans cesse, à la façon d’un clou que l’on martèle jusqu’à ce qu’il ne dépasse plus. On ne l’a pas aimé pour ce qu’il était, mais pour ce qu’on voulait qu’il devienne. Il s’est construit un personnage pour ne jamais décevoir son père. Il en est prisonnier.
C’est un mécanisme de défense, comme un bouclier invisible. C’est comme s’il avait appris à marcher au plafond : lui demander de marcher sur le plancher est devenu impossible.
— Et ceux qui gouvernent avec lui ne voient pas qu’il marche à l’envers ?
— Ils le voient, mais certains ont peur, et d’autres veulent seulement s’accrocher au pouvoir.
— C’est quoi, le pouvoir ?
— Malheureusement, trop souvent, le pouvoir, c’est de décider pour les autres. Certaines personnes aiment tellement le pouvoir qu’elles seraient prêtes à tout pour l’obtenir ou ne pas le perdre.
Émile réfléchit un moment puis dit :
— On ne devrait pas en vouloir seulement aux gens qui font des sottises, mais aussi à ceux qui les regardent faire sans rien dire.
Sa mère sourit. Sans le savoir, Émile venait de paraphraser Albert Einstein.
— Que peut-on faire alors ? demanda le garçon.
— Ne plus avoir peur, conclut sa mère. La peur est le carburant de l’intimidateur. Le jour où plus personne n’a peur, l’intimidateur se dégonfle comme un ballon. Il faut nommer les choses calmement et ne pas accepter l’inacceptable. Le Canada apprend aujourd’hui à faire des affaires avec des partenaires plus fiables.
— Est-ce qu’il est heureux, le président ?
Sa maman resta silencieuse. Elle n’avait pas la réponse. Mais cette question en disait long sur son garçon. Il était capable d’empathie. Cela lui donna espoir pour l’avenir.»
Le surlendemain, j’ai lu le conte à Eva. Elle était très attentive. Du haut de ses 7 ans, elle me regarda droit dans les yeux et me dit : « Grand-papa, je t’aime. J’espère que tu ne te mettras jamais à marcher à l’envers. »
Conte intitulé
La président qui marchait à l’envers
Normand Bergeron
citoyen de Laval
Le Devoir
le 31 août 2026

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