29 septembre 2026

Voler de nos propres ailes



« Comme le dit si bien Dany Laferrière : « Il restera toujours la culture… » Mais si la culture québécoise a survécu envers et contre tous, aujourd’hui, elle est en danger.


Jacques Parizeau disait en 2011 : « La Révolution tranquille, ça a été l’œuvre de quatre ministres, d’une vingtaine de fonctionnaires et d’une vingtaine de chansonniers et de poètes. »


On se souvient peu des ministres, pas des fonctionnaires, mais on se souvient certainement des chansonniers et des poètes. Félix Leclerc, Gilles Vigneault, Gaston Miron, Pauline Julien et tant d’autres. Leurs œuvres ont voyagé avec le temps et n’ont cessé de nourrir notre imaginaire. Elles ont inspiré les générations suivantes, qui nous épatent à leur tour : Jean Leloup, Pierre Lapointe, Lou-Adriane Cassidy, Elisapie, Angine de Poitrine et tant d’autres.


Le lien qu’entretient un peuple avec ses artistes est précieux. Mais ce peuple doit s’assurer que les artistes peuvent créer, produire et diffuser leurs œuvres. Encore plus, il doit s’assurer de les découvrir et de les désirer.


La culture est le miroir de nos aspirations comme peuple, un des piliers de notre mémoire collective et un vecteur identitaire de premier ordre. La culture façonne l’identité collective et construit la cohésion sociale.


La culture québécoise est particulièrement vivante, audacieuse, innovante, ouverte et créative. C’est par la culture que les aspirations d’un peuple s’élucident, se cristallisent et s’illuminent. Qu’est-ce qui traverse le temps sinon la culture ? Qu’est-ce qui nous distingue sinon la culture ?


Le Québec est reconnu mondialement pour la richesse de sa créativité, de sa production culturelle et pour son nombre impressionnant d’artistes, tous domaines confondus. Des gens de l’étranger posent régulièrement la question : « Comment un peuple de neuf millions d’habitants, noyé dans un océan anglophone, arrive-t-il à être si créatif et si performant ? ». La réponse est simple : « C’est une question de survie, une question existentielle. »


Dès 1971, Robert Bourassa, fédéraliste convaincu et homme de compromis, en était arrivé à réclamer la souveraineté culturelle pour que le Québec ait la compétence exclusive de sa culture. Pour la préserver et la développer.


Aujourd’hui, dans le contexte où les repères culturels mondiaux évoluent à grande vitesse et où les plateformes étrangères redéfinissent les règles du jeu (par le biais de l’intelligence artificielle et des algorithmes de recommandation), les jeunes générations se détournent des contenus québécois.


La montée de l’hégémonisme culturel anglo-américain dirigé par les grandes entreprises technologiques nous fait craindre le pire. Véritable rouleau compresseur, les géants du Web et leurs plateformes visent à tout aspirer sur leur passage, usant de stratégies et de tactiques de nature colonialistes et impérialistes. Les menaces persistantes des GAFAM envers les législations nationales qui tentent de les réglementer en sont la preuve béton.


Dans le régime fédéral, le Québec partage avec Ottawa ses pouvoirs en culture et n’en possède aucun en matière de télécommunications. Toutes les statistiques concluent qu’en matière de diffusion, le Québec perd du terrain. Et la récente démission du Canada devant les géants du Web annonce le pire.


Certains diront que le rest of Canada (ROC) est également affecté. Sauf que le ROC n’a pas le même rapport à la culture anglo-américaine. Ne fût-ce que pour la langue. Leur rapport est intrinsèquement différent du nôtre. Il ne se sent pas menacé ni fragilisé, comme peut l’être la culture francophone. Pour la culture francophone et pour le Québec, c’est une question de vie ou de mort. Pour sa langue française, pour sa culture, pour ses valeurs et notamment son interculturalisme.


Depuis cinq décennies, tous les partis politiques québécois (on ne connaît pas la position du Parti conservateur du Québec) ont réclamé la pleine compétence et le rapatriement de tous les pouvoirs en matière de culture. Rien n’y fait, le gouvernement fédéral s’y refuse toujours. Refus au très fédéraliste PLQ comme à la très conciliante CAQ.


Trêve de tergiversation. Est arrivé le temps où le Québec doit saisir toutes les commandes et se donner tous les moyens pour affronter la fulgurante transformation technologique dans laquelle domine le numérique. Dans ce nouveau contexte géopolitique, le Québec n’est-il pas la meilleure option pour préserver et faire foisonner sa culture ?


Pour le Québec, ce combat est fondamental. Il n’y a pas une minute à perdre. Il pourra compter sur son incroyable créativité, mas il lui faudra utiliser au maximum son rapport de force à partir de ses leviers, de ses moyens et de ses institutions. Peut-on encore entretenir l’illusion de quelque transfert que ce soit en provenance d’Ottawa en matière de culture ? Seule la souveraineté du Québec nous permettra-t-elle d’assurer le contrôle du développement et de l’épanouissement de notre culture ?

Certains ont cru de bonne foi à la souveraineté culturelle québécoise à l’intérieur du Canada. Toutefois, les totales et récentes renonciations de ce dernier dans le contexte hégémonique des GAFAM auront terrassé les dernières illusions.


Désormais, on ne peut envisager la souveraineté culturelle sans souveraineté numérique, la première étant dépendante de la seconde. Et, dans le régime actuel, peut-on espérer obtenir l’une et l’autre ? Poser la question, c’est y répondre. »


Article intitulé

Ne comptons que sur nos propres moyens pour garder notre culture à flot !

Monique Simard

Productrice et gestionnaire culturelle

Le Devoir

le 29 septembre 2026

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