07 février 2026

Un article qui touche à l'essentiel


Ce qui m’a fait du bien cette semaine, c’est cet article écrit par Pedro Sanchez,  premier ministre d’Espagne. À lire absolument.


«L’Espagne a le devoir de devenir la société accueillante et tolérante que ses ancêtres auraient espéré trouver de l’autre côté de leurs frontières, plaide le premier ministre espagnol.


« Imaginez que vous soyez à la tête d’une nation et que vous soyez confronté à un dilemme. Environ un demi-million de personnes, essentielles à la vie quotidienne de chacun, vivent dans votre pays. Elles s’occupent de parents âgés, travaillent dans de petites et grandes entreprises, récoltent les aliments qui se trouvent sur vos tables. Elles font également partie de votre communauté. Le week-end, elles se promènent dans les parcs, vont au restaurant et jouent dans l’équipe locale de soccer amateur.


« Mais un élément crucial différencie ces 500 000 personnes des autres habitants de votre pays : elles ne possèdent pas les documents juridiques qui leur permettent d’y vivre. Par conséquent, elles ne jouissent pas des mêmes droits que les citoyens de votre pays et ne peuvent pas remplir les mêmes obligations. Elles ne peuvent pas suivre d’études supérieures, payer des impôts ou cotiser à la sécurité sociale.


« Que devons-nous faire de ces personnes ? Certains dirigeants ont choisi de les traquer et de les expulser dans le cadre d’opérations illégales et cruelles. Mon gouvernement a choisi une autre voie : une procédure rapide et simple pour régulariser leur statut d’immigrant.


« Le mois dernier, mon gouvernement a publié un décret qui permet à près d’un demi-million de migrants sans papiers vivant en Espagne d’obtenir un permis de séjour temporaire, à certaines conditions, qu’ils pourront renouveler après un an.


« Nous avons pris cette décision pour deux raisons. La première, et la plus importante, est d’ordre moral. L’Espagne était autrefois une nation d’émigrants. Nos grands-parents, nos parents et nos enfants ont émigré vers l’Amérique et d’autres pays d’Europe à la recherche d’un avenir meilleur dans les années 1950 et 1960, puis après la crise financière de 2008. Aujourd’hui, les rôles sont inversés. Notre économie est florissante. Les étrangers s’installent en Espagne. Il est de notre devoir de devenir la société accueillante et tolérante que nos propres proches auraient espéré trouver de l’autre côté de nos frontières.


« La deuxième raison qui nous a poussés à nous engager en faveur de la régularisation est purement pragmatique. L’Occident a besoin de main-d’œuvre.


« À l’heure actuelle, rares sont les pays occidentaux qui affichent un taux de croissance démographique en hausse. À moins d’accueillir des migrants, ils connaîtront un déclin démographique brutal qui les empêchera de maintenir à flot leur économie et leurs services publics. 


« Leur produit intérieur brut stagnera. Leurs systèmes de santé publique et de retraite en pâtiront. Ni l’intelligence artificielle ni les robots ne pourront empêcher cette issue, du moins pas à court ou moyen terme. La seule option pour éviter le déclin est d’intégrer les migrants de la manière la plus ordonnée et la plus efficace possible.

Occasions et défis

« Ce ne sera pas facile. Nous le savons. La migration apporte des occasions, mais aussi d’énormes défis que nous devons reconnaître et relever. Néanmoins, il est important de réaliser que la plupart de ces défis n’ont rien à voir avec l’origine ethnique, la race, la religion ou la langue des migrants. Ils sont plutôt causés par les mêmes forces qui affectent nos propres citoyens : la pauvreté, les inégalités, les marchés non réglementés, les obstacles à l’accès à l’éducation et aux soins de santé. Nous devons concentrer nos efforts sur la résolution de ces problèmes, car ils constituent les véritables menaces pour notre mode de vie.


« Peu de gouvernements sont aujourd’hui favorables à la régularisation des migrants. Mais ils sont plus nombreux qu’on ne le pense souvent.


« L’effort de régularisation en cours en Espagne a en fait commencé comme une initiative citoyenne soutenue par plus de 900 organisations non gouvernementales, dont l’Église catholique, et bénéficie du soutien des associations professionnelles et des syndicats.


« Plus important encore, il est soutenu par la population : selon un récent sondage, près de deux Espagnols sur trois estiment que la migration représente une occasion ou une nécessité pour notre pays.


« Les dirigeants de type MAGA (« Make America Great Again ») peuvent affirmer que notre pays n’est pas en mesure d’accueillir autant de migrants, que c’est une décision suicidaire, l’acte désespéré d’un pays en déclin. Mais ne vous laissez pas berner. L’Espagne est en plein essor. Depuis trois ans, nous sommes l’économie qui connaît la plus forte croissance parmi les plus grands pays d’Europe. Nous avons créé près d’un nouvel emploi sur trois dans l’Union européenne (UE), et notre taux de chômage est tombé sous la barre des 10 % pour la première fois en près de deux décennies. Le pouvoir d’achat de nos travailleurs a également augmenté, et les niveaux de pauvreté et d’inégalité ont atteint leur plus bas niveau depuis 2008. 


« Cette prospérité est le résultat du travail acharné des citoyens espagnols, des efforts collectifs de l’UE et d’un programme inclusif qui considère les migrants comme des partenaires indispensables.


« Ce qui fonctionne pour nous peut fonctionner pour les autres. Le moment est venu pour les dirigeants de parler clairement à leurs citoyens du dilemme auquel nous sommes tous confrontés. En tant que nations occidentales, nous devons choisir entre devenir des sociétés fermées et appauvries ou des sociétés ouvertes et prospères. Croissance ou recul : telles sont les deux options qui s’offrent à nous. Et par croissance, je ne parle pas seulement de gains matériels, mais aussi de notre développement spirituel.


« Les gouvernements peuvent adhérer à la pensée du tout ou rien de l’extrême droite et se replier dans l’isolement, la pénurie, l’égoïsme et le déclin. Ou bien ils peuvent exploiter les mêmes forces qui, non sans difficultés, ont permis à nos sociétés de prospérer pendant des siècles.


« Pour moi, le choix est clair. Et pour le bien de notre prospérité et de notre dignité humaine, j’espère que beaucoup d’autres suivront cet exemple.»


Cet article a été publié dans le New York Times.

Publié le 6 février 2026

La Presse

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