12 août 2026

Lire pour empêcher le monde de s’effondrer


Et si, en lisant un livre québécois cette semaine, vous empêchiez (un peu) le monde de s’effondrer ?


« C’est le genre de pensées qui m’habitent à l’occasion de la journée « Le 12 août, j’achète un livre québécois ». Je me réjouis aussi, encore plus qu’auparavant, de l’existence de cet évènement et de l’engouement qu’il suscite.


« Pourquoi ? « J’ai récemment lu le reportage publié par le magazine The Atlantic dans son numéro du mois d’août intitulé : « La fin de la lecture, c’est maintenant »1.


« La journaliste Rose Horowitch y explique de façon convaincante pourquoi de nombreux experts estiment que la société américaine fait face à un déclin de la lecture inédit et, possiblement, dramatique.


« Les États-Unis seraient entrés dans une « ère post-lettrée », résume-t-elle dans ce texte de près de 9000 mots. Un diagnostic angoissant qui peut s’appliquer, on le comprend très vite, à la planète au grand complet.


« Il semble désormais que l’ère de la lecture ne soit qu’une brève parenthèse dans 

l’histoire humaine », résume-t-elle.

« Le simple fait d’envisager tout ce qu’implique un tel constat donne le vertige.


***


« Le philosophe canadien Marshall McLuhan, dans le livre La galaxie Gutenberg, estimait déjà, en 1962, que le monde occidental était entré dans une ère post-lettrée. Il observait alors que « les médias électroniques étaient déjà en train de supplanter l’écrit ».


« Neil Postman alléguait sensiblement la même chose en 1985 dans un livre intitulé Se distraire à en mourir.


« Mais ces experts n’avaient encore rien vu. Si l’arrivée de la télévision a bel et bien changé la donne, l’internet à haute vitesse et le téléphone intelligent ont donné le coup de grâce à la lecture, allègue Rose Horowitch.


« Le monde que ces théoriciens entrevoyaient il y a un demi-siècle est désormais là. »


« Ceux qui ont connu l’époque où « le divertissement sur écran à domicile avait ses limites » savent que les digues ont sauté. On a désormais l’impression de se noyer dans le contenu. Et notre dépendance aux nouvelles technologies est troublante.

« John Hutton, professeur de pédiatrie au UT Southwestern Medical Center, compare le défilement sur TikTok à un rat de laboratoire appuyant sur un bouton pour recevoir une dose de cocaïne : à la fin, on veut juste appuyer sur le bouton », écrit Rose Horowitch.


L’ère post-lettrée est celle du divertissement illimité.


« Celle où on va jusqu’à regarder la télévision en utilisant, en même temps, son téléphone, « surveillant les réseaux sociaux ou envoyant des messages ». Et je parle en toute connaissance de cause, hélas. « Dans un tel contexte, il faut une sacrée détermination pour lire. La plupart des gens ne l’ont pas », fait remarquer la journaliste américaine.


« Les changements sont profonds. Ils sont rapides, aussi. Même les réseaux sociaux, où l’écrit était au départ omniprésent, sont en train d’être cannibalisés par les vidéos courtes, signale-t-elle.


« Ajoutez à cela les outils d’intelligence artificielle, qui menacent à la fois « la pérennité même de l’écriture » et la capacité de penser par soi-même, en profondeur.


« L’impact de tout ça ?


« Érosion de la capacité d’attention, dégradation des compétences cognitives complexes, déclin de la compréhension… On observe ces reculs dans toutes les tranches d’âge, mais ils sont particulièrement flagrants chez les jeunes.


« La psychologue californienne Gloria Mark a évalué que la durée moyenne d’attention sur un écran était de deux minutes et demie en 2004 et qu’elle avait chuté à environ 47 secondes il y a cinq ans.

Quarante-sept secondes !


« Le résultat, c’est « que l’on perd les facultés supérieures de communication et de synthèse ».

« Si bien que l’ère post-lettrée nous réserve probablement de bien mauvaises surprises.


« La journaliste ne multiplie pas les prédictions. Elle nous laisse envisager ce à quoi nous expose à l’avenir cette régression vers « un mode de pensée moins rationnel, analytique et sophistiqué », qui coïncide avec la valorisation, par les algorithmes des réseaux sociaux, des « contenus simplistes, provocateurs et émotionnellement percutants ».


« Elle souligne tout de même que cette ère a de quoi réjouir les politiciens comme Donald Trump, qui « a fondé un style de communication qui exploite notre époque distraite et querelleuse ».


« Trump est notre premier président post-lettré, » écrit-elle. Il est difficile de l’imaginer élu à la tête d’un pays où l’information se transmet principalement par le texte. »


« Il ne sera probablement pas le dernier… Ni aux États-Unis ni ailleurs.


« J’ai contacté Marie D. Martel, professeure à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, pour obtenir son avis sur cet article.


« Elle a dit être ravie qu’on aborde le sujet de front dans l’espace public, ce qu’on ne fait pas encore assez en Amérique du Nord, selon elle.


« Il faut « mieux faire connaître et vulgariser les données » scientifiques au sujet de l’impact du déclin de la lecture, dit celle qui rédige un blogue sur l’avenir du livre et des bibliothèques (Bibliomancienne)2.


« C’est important qu’on en parle si on veut réagir pour atténuer les effets préoccupants qui sont associés à la lecture numérique, aux nouvelles manières de lire ou à l’arrivée de l’intelligence artificielle. »


« Et le branle-bas autour de la journée « Le 12 août, j’achète un livre québécois » est, dit-elle, une bonne façon d’y réagir.


« Ça nous permet de sortir de ce diagnostic, qui est alarmant, et de nous demander plutôt quelles sont les conditions sociales, culturelles, institutionnelles qui vont faire en sorte qu’on va demeurer une société de lecteurs et de lectrices. »


C’est aussi un « bel exemple de mobilisation collective » autour de la lecture et du livre, observe l’experte.


***


« L’avènement de la lecture et de l’écriture a transformé la société. Il a modifié la conscience et la politique des individus, ainsi que les prouesses intellectuelles dont ils étaient capables. Le déclin de la lecture entraînera des bouleversements d’une ampleur équivalente. Il affectera nos pensées les plus intimes, la politique et la culture de notre société, ainsi que notre manière de raconter l’histoire de notre civilisation », écrit Rose Horowitch.


« En ce sens, valoriser la lecture et lire des livres, des gestes relativement simples, deviennent des actes de résistance.


« Et si, pour paraphraser Albert Camus, les faire contribuait « à empêcher que le monde ne se défasse » ?


«On n’a pas grand-chose à perdre à essayer…»


Article intitulé

Achète un livre québécois… et sauve notre civilisation !

Alexandre Sirois

La Presse

le 11 août 2026



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